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©JP.
Guilloteau/L'Express 
Gregory, 25 ans, ingénieur commercial à Lille. "Se
sentir seul quand on vit à deux, il n'y a rien de pire!"
Les filles célibataires n'ont même pas glissé leur numéro
de portable à Nagui. Ni dragué Frédéric Beigbeder. Ni
griffonné de mot doux à un bel inconnu. Trouver l'âme
soeur était pourtant le mot d'ordre de la soirée privée
Sex and the City, organisée le 12 décembre 2000, à Paris,
par la chaîne Téva qui diffuse cette série culte américaine
sur le câble - les pérégrinations de quatre New-Yorkaises
séduisantes et débridées en quête d'amour. Ce soir-là,
les invités, célèbres ou non, célibataires ou non, portent
un numéro autour du cou. Si quelqu'un leur plaît, ils
peuvent lui déposer un message dans une boîte aux lettres
improvisée. Joli symbole, la messagerie est restée vide.
A défaut de prince charmant, les coeurs solitaires ne
cherchent pas de doublure à la petite semaine. Ce n'est
plus une «maladie grave» d'être seul aujourd'hui. C'est
une preuve d'indépendance, un art de vivre, une aventure,
presque un snobisme.
9 millions de Français
Un parfum grisant de liberté plane sur la conjugalité,
ces temps-ci. Un nouveau style de célibataires, bien dans
leur peau, sûrs d'eux, bouleversent les règles de la vie
privée. Entre une rupture mal digérée et une nouvelle
histoire d'amour, ils refusent d'ériger leur vie intime
en copropriété. «Seule, mais libre: vive le célibat!»
claironne le magazine Elle (paru le 8 janvier),
qui prévient les solistes pleurnichards élevés au Bolino:
«Bridget Jones et le drame de la solitude, c'est complètement
out.» Ce sont les femmes qui ont donné le la: entourées
d'amis, d'amants et de copines, 84% de celles qui vivent
seules déclarent être heureuses, selon un sondage réalisé
par l'Ifop, en l'an 2000. Artistes, hommes politiques
et intellectuels, à leur tour, n'ont plus peur de clamer
leur bonheur en solo. Comme Nathalie Baye, Pierre Moscovici,
Michèle Morgan, Annie Ernaux (voir les encadrés), Jacques
Dutronc, et Françoise Hardy, 7,3 millions de personnes
vivent aujourd'hui seules en France, soit un foyer sur
trois, pour à peine 1 sur 5 en 1962. A ces célibataires,
ces veufs et ces divorcés, il faut ajouter les 2 millions
de familles monoparentales, c'est-à-dire ces pères et
mères qui élèvent seuls leurs enfants. Résultat: plus
de 9 millions de Français vivent sans partenaire, par
obligation ou par choix.
Conjugalité à temps partiel
C'est le début d'une véritable révolution de la famille»,
lance le sociologue Jean-Claude Kaufmann, dont le passionnant
essai La Femme seule et le prince charmant (Nathan)
a fait un carton dès sa sortie en 1999 - il est resté
douze semaines dans les meilleures ventes de Livres
Hebdo. Les séquences en solo s'étirent et se multiplient.
Leur irrésistible essor dessine de nouvelles formes, plus
souples, de conjugalité à temps partiel. Surtout, les
formules de couples se diversifiant - mariage, Pacs, union
libre - les Français se définiront de moins en moins,
comme hier, par leur situation matrimoniale - Madame ou
Mademoiselle? - mais davantage par ce qu'ils sont eux,
des individus à part entière, le conjoint devenant une
option facultative. Du coup, le célibat perd de son caractère
transgressif. D'ailleurs, on peut se demander jusqu'à
quand la France va continuer de construire sa politique
fiscale à partir du foyer conjugal. Dans les pays scandinaves,
ce sont les personnes qui sont imposées, avec ou sans
enfant, avec ou sans charges, peu importe leur situation
de couple. Les «solobataires», aujourd'hui, sont décidés
à se faire entendre. Las d'être moqués, épinglés, déconsidérés,
ils exigent de bénéficier des mêmes droits et avantages
que les couples (lire
l'article sur la pasionaria américaine p. 68 ). Après
tout, ils vont dans le sens de l'Histoire: l'allongement
de la vie aidant, tout le monde est, a été, ou sera célibataire.
"Je
ne vais pas me défaire d'une certaine harmonie pour quelqu'un
qui passe ses week-ends
affalé sur le canapé"
La Britannique
Helen Fielding a ouvert le bal des célibattantes en 1998,
avec Le Journal de Bridget Jones (Albin Michel),
chronique d'une célibataire londonienne, perdue entre
sa lutte effrénée contre les kilos et sa recherche désespérée
de l'homme idéal. Le succès est planétaire. Très vite,
les traversées du désert sentimental s'arrachent. Les
Tribulations de Tiffany Trott (Lattès), d'Isabel
Wolff, et Mariée ou pendue! (Calmann-Lévy), de
Suzanne Finnamore, surfent sur la vague des romans sur
le thème des célibataires. Et, depuis l'automne, Bridget
Jones a son alter ego masculin: Duffy, 28 ans, le héros
de Mr Commitment. Marié, moi, jamais! (Albin
Michel), de Mike Gayle. Jeunes, jolies, mais seules, les
solistes mettent un pied dans le PAF. Sur M 6, l'avocate
Ally McBeal vit seule. La commissaire Julie Lescaut, sur
TF 1, aussi. La «femme d'honneur», Corinne Touzet, idem.
Leurs partenaires, ce sont les collègues, rien d'autre.
Qui sont donc ces hommes et ces femmes qui disent s'épanouir
dans le célibat? Comment organisent-ils leur vie? Quels
sont leurs joies, leurs espoirs, leurs envies? Quel est
le sens d'une existence où rien n'est interdit?
«J'ai besoin d'être libre! exulte Bruno, 48 ans, prof
de techno à Bordeaux. Entre les dimanches avec les beaux-parents,
le supermarché du samedi, et les cours de judo du mercredi,
la vie de famille n'autorise pas l'improvisation.» La
vie en solo, si. Etre célibataire, assurent les principaux
intéressés, c'est assouvir sa soif d'indépendance. C'est
vivre comme les autres, mais plus fort, plus vite, plus
intensément: dormir jusqu'à 15 heures, regarder trois
films à la suite, dévorer un livre en une journée. «Je
peux laisser traîner mes chaussettes sur le canapé sans
me prendre une réflexion dans la minute», jubile Catherine,
une Parisienne de 27 ans, en solo depuis trois ans et
demi. Vivre seul, c'est aussi s'offrir le luxe d'être
invivable. «Quand je me lève, c'est café, cigarette et
PlayStation pendant une demi-heure, raconte Benoît, 29
ans, éditeur. Qui supporterait ça? Personne!» Autrefois
réservé aux veuves et aux exclus - à ceux qui n'avaient
pas le choix - le phénomène de la vie en solo s'est transformé
en puissante lame de fond qui emporte en priorité les
jeunes et les femmes diplômées - ceux qui ont le plus
à perdre. «Poussé par une irrésistible injonction à être
soi, l'individu se rêve de plus en plus maître de sa vie,
explique le sociologue Serge Chaumier (La Déliaison amoureuse,
Armand Colin). L'époque invite au culte de l'ego, il n'est
plus question de n'exister qu'à travers l'autre.» Chacun
a le droit d'inventer sa vie privée.
"Je
peux faire ce que je veux, quand je veux!"
«Je peux faire ce que je veux, quand je veux, sourit
fièrement Olivier, 29 ans, éditeur d'un site Internet.
Dîner avec mes amis, boire un café tard le soir sans rien
demander à personne, c'est grisant!» Libérés des contraintes
conjugales, les célibataires passent une honorable partie
de leur existence à transformer un quotidien morose en
parenthèse enchantée. Ils militent, chantent, dînent,
nagent, discutent, rient, débattent, dansent (voir l'encadré
p. 70). Ils tentent de mettre du plomb dans une vie qui
pourrait, à la longue, devenir trop légère. Maxime Nadier,
43 ans, instituteur divorcé depuis deux ans, s'est mis
au parapente. «J'en avais envie depuis toujours, déclare-t-il.
Mais, en couple, à force de compromis, on laisse tomber
ses fantasmes.» La vie en solo devient une sorte d'adolescence
prolongée. Les célibataires sortent comme des étudiants
pendant que le linge s'amoncelle. Comme le dit Emmanuelle,
30 ans, documentaliste dans un collège de Vendée: «Je
me sens plus jeune maintenant qu'il y a trois ans, quand
je vivais en couple. Notre vie était réglée comme du papier
à musique: manger à la même heure et finir la soirée devant
la télé. Je m'ennuyais!»
Sortir, voir du monde, se sentir exister
A la suite d'une rupture, les solistes s'évertuent à donner
du sens à leur existence. Célibataire ne veut pas dire
solitaire! martèlent-ils. Dans leur vie, il y a beaucoup
de sorties, de livres, d'amis, de fous rires, de téléphone,
de sport. Il y a le cinéma, par exemple: les femmes seules
y vont trois fois plus souvent que les femmes mariées.
Sans oublier les amants: 37% des femmes célibataires disent
avoir des rapports sexuels une à plusieurs fois par semaine,
selon un sondage Ifop réalisé en 1999. «J'ai eu des relations,
dont une de sept ans avec un homme marié, raconte Marie-Ange,
57 ans, divorcée d'un avocat. Les hommes que j'ai eus
n'étaient jamais totalement libres.» «Le célibat, ça s'organise,
il faut beaucoup d'énergie pour vivre seul et heureux,
observe la conseillère conjugale, Odile Lamourère, qui
donne des recettes pour bien vivre cette période dans
son ouvrage Célibataire aujourd'hui (Hachette). Cette
«conseillère pour solistes», comme elle se nomme joliment,
reçoit de nombreux coeurs à prendre pour les aider à trouver
un équilibre, confie-t-elle, et créer leur réseau de relations,
dans son association Solistes informations conseils. «Vivre
seul dans un appartement peut être un bienfait, ce ne
doit pas devenir un isoloir coupé du monde, insiste-t-elle.
Un célibataire épanoui est un célibataire sociable qui
a au moins une trentaine de copains dans son répertoire.»
Bref, le célibataire sort. Il doit sortir. Sortir pour
sortir, voir du monde, se sentir exister. La fréquence
des expéditions nocturnes se fait parfois extrême, au
point que certains, surtout les hommes, peuvent être considérés
comme des résidents non permanents. La griserie, expliquent-ils,
c'est de traîner à minuit dans un quartier mal fréquenté
pour se prouver sa liberté. «Au début, je passais toutes
mes nuits dans les boîtes et les bars, se souvient Bertrand,
45 ans, maquettiste. Il y a, dans le célibat, un bonheur
évident à vivre pleinement.»
©JP. Guilloteau/L'Express
Marie-Louise Froesel, 44 ans, directrice d'un café-théâtre
à Strasbourg. "La routine m'emmerde. Très vite, j'étouffe."
Pour remplir leur carnet d'adresses, certains s'inscrivent
dans des clubs d'entraide, comme les Célibataires associés,
à Paris, qui propose des conférences et des sorties à
une clientèle dite huppée. «Au début, il était honteux
d'entrer dans un club, raconte la psychothérapeute Lucia
de Rezende, cofondatrice des Célibataires associés. Désormais,
les solistes ne se lamentent plus. Ils s'assument sans
aucune gêne.» Un point de vue que partage Marie-France
Thomas, présidente de l'association Entre amis, qui réunit
plus de 200 célibataires à Toulouse: «Plus de 80% d'entre
eux sont heureux. Je les vois s'épanouir et revivre.»
"On
devient célibataire.
Après, on le vit mal, ou bien"
Pourquoi ces hommes et ces femmes, qui rêvent
souvent de trouver l'âme soeur, restent-ils seuls? Est-ce
un réflexe de fuite? L'angoisse de l'engagement? La peur
de l'échec? Un manque d'opportunités? Trop occupés à bricoler
leur nouvelle identité dans le célibat, ils ne se posent
pas de question. Mariage raté, travail très prenant, tentative
de vie à deux peu concluante, la vie en solo commence
souvent sans avoir été décidée. Parmi les 37,7% des foyers
qui vivent seuls, en France, on trouve d'abord les célibataires
(13,4%), puis les veufs (11,6%), les familles monoparentales
(7,3%) et les divorcés (5,4%). Le quotidien au singulier
n'est plus considéré comme un drame, et c'est nouveau.
Un nombre grandissant de «solobataires» ne souhaitent
plus en sortir. «La routine m'emmerde; très vite, j'étouffe»,
raconte Marie-Louise Froesel, dite «Malou», 44 ans, qui
s'est retrouvée seule après son divorce en 1980. Cette
directrice d'un café-théâtre vit dans un cinq-pièces,
à Strasbourg, où son fils a encore sa chambre. Cela fait
dix ans qu'elle n'a plus de relations qui dépassent deux
mois. «Le célibat n'est pas un choix, lance- t-elle. On
devient célibataire. Après, on le vit mal, ou bien.» Ceux
qui se croyaient au bord du gouffre, perdus sans leur
moitié, font preuve d'une capacité à rebondir insoupçonnée.
«Je me suis découvert des qualités de père que je n'imaginais
pas, raconte Lionel, 43 ans, divorcé, qui élève ses deux
enfants de 10 et 13 ans. Je n'ai pas besoin de quelqu'un
pour vivre normalement, j'ai besoin de quelqu'un pour
vivre mieux.»
Solitude revendiquée
Dans une société qui invite, de plus en plus, l'individu
à se prendre en charge, les troupeaux de célibataires
plaintifs se font plus rares. Même les plus âgés, ceux
qui se sont retrouvés veufs très tôt, déclarent aimer
leur nouvelle autonomie. On préfère revendiquer sa solitude
plutôt que d'avouer la subir. On dit vouloir se développer
soi-même avant de se construire à deux. Le compagnon viendra,
c'est sûr. En attendant, pourquoi ne pas profiter de cette
parenthèse pour s'occuper de soi? Un piano, deux futons,
un mur avec une barre de danse, l'appartement de Célia
Rouxel, 26 ans, assistante de direction à Canal +, dégage
une atmosphère reposante. «J'ai essayé de rentrer dans
le schéma femme au foyer, jure-t-elle. J'ai essayé de
faire les repas, les courses et le ménage, tout en travaillant.
A un moment, j'ai dit: ''stop! je veux m'occuper de moi''.»
Autrefois, la princesse restait sagement au bois dormant.
Aujourd'hui, elle signerait le manifeste des Chiennes
de garde. Célia l'a fait, et sa vie en solo est presque
un acte militant. «Ce choix est un luxe que les femmes
du commun ne pouvaient pas se permettre dans le passé,
analyse André Burguière, spécialiste de l'histoire de
la famille, professeur à l'Ecole des hautes études en
sciences sociales. Au XVIIIe siècle, la France comptait,
en tout, 10% de célibataires. Pour les femmes, qui devaient
toujours être sous la protection d'un homme, père ou mari,
ce n'était ni normal ni conseillé. La solitude n'avait
une reconnaissance sociale que pour les veuves et celles
qui prenaient le voile.»
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Jean-Michel Delune, 53
ans, pianiste. "Si je rencontre la femme de ma vie, ce
sera chambre à part ou l'appartement d'à côté."
Elle est loin l'époque où les femmes sans homme à demeure
passaient pour des créatures frivoles. A présent, elles
veulent tout: un travail, des enfants, et éventuellement
un mari. Elles refusent de passer directement, à l'instar
de leurs mères, du giron du père à celui de l'époux. «Pour
la première fois, le mode d'entrée des filles dans la
vie adulte n'est plus le mariage, mais la vie sans mari,
analyse Jean-Claude Kaufmann. Dès qu'une jeune femme s'engage
dans la vie familiale, sa situation se dégrade sur le
plan professionnel. Une séquence célibataire avant 35
ans est le seul moyen, pour elle, d'assurer les bases
de son autonomie.» Du coup, les femmes se marient de plus
en plus tard, à 27,7 ans, et font leur premier enfant
à 29,3 ans, ce qui explique le boom des séquences en solo:
entre 25 et 35 ans, 1 femme sur 5 vit seule. Désormais
capable de s'assumer financièrement, elle ne se résigne
plus à la médiocrité conjugale. Florence, une enseignante
de 33 ans, n'a connu que des amourettes sans lendemain.
«J'avais d'autres priorités, confie-t-elle. Réussir ce
satané concours et trouver un poste!»
Ni marginaux ni anormaux, les solos sont un peu plus exigeants
que les autres. Ils avouent tous rêver de former un couple
sans se renier soi-même, preuve que la vie à deux est
toujours le modèle de référence, un label de qualité gravé
dans l'inconscient collectif. Pourtant, échaudés par leurs
propres échecs sentimentaux ou ceux de leurs parents -
on compte un divorce pour trois mariages dans l'année
- ils redoutent les affres de la cohabitation. Grégory
Verdat, 25 ans, ingénieur commercial à Lille, ne pourrait
plus, assure-t-il, passer des heures à bichonner sa Pontiac.
«On doit toujours demander la validation de l'autre pour
faire quelque chose, dit-il. Cela devient une habitude,
puis un calvaire. Se sentir seul quand on vit à deux,
il n'y a rien de pire!» Au coeur du quartier bohème de
Strasbourg, Jean-Michel Delune, un pianiste bon vivant
de 53 ans, estime pratiquer «le vrai célibat» dans un
appartement où il collectionne les livres et les vinyles.
«Je ne suis pas de ces célibataires avec deux brosses
à dents dans la salle de bains, confie-t-il. J'ai été
élevé avec Mozart et Billie Holiday, je ne supporterais
pas d'autre musique à la maison. Si je rencontre la femme
de ma vie, ce sera chambre à part ou l'appartement d'à
côté.»
Le prix de l'autonomie
Il n'a personne, quel est son problème? Les célibataires
sentent toujours peser sur eux le doigt accusateur des
autres: non-respect de la norme familiale! «Divorcée,
mais heureuse, j'ai l'impression d'être une bête curieuse:
la femme divorcée quand même gaie et heureuse», raconte
Anne, 46 ans, mariée pendant dix-huit ans à un architecte
dans la région lilloise, avant de savourer sa liberté.
Le célibataire passe encore pour celui qu'il faut caser,
celui qui menace la paix des ménages, celui qui cherche
des amis, celui qui contrarie le plan de table. Le soir
du réveillon, le 31 décembre dernier, Amélie, 27 ans,
ingénieur en informatique à Antibes, s'est retrouvée avec
12 paires d'yeux braqués sur elle: «On était 13 à table
parce que j'étais venue seule, m'a-t-on dit.» Les ennemis
du solitaire existent: ce sont les vacances, les couchers
de soleil, les réunions de famille et les proches qui
insistent: «C'est pour quand le mariage?» Il est toujours
suspect de ne pas postuler l'entrée dans le clan des casés:
«Des gens se sont même demandé si je n'étais pas homosexuelle!»
s'étonne Bérengère, 34 ans, projectionniste dans un cinéma
à La Rochelle.
Non seulement les célibataires doivent se justifier, mais
aussi ils ont à payer le prix de leur autonomie. Cher,
très cher: «On est seul pour payer le loyer, les factures,
réparer le pied de la table et changer l'ampoule qui vient
de griller», raconte Sandra, 27 ans, vendeuse. A revenus
équivalents, le simple fait de vivre en couple entraîne
une hausse de 30% du niveau de vie, selon l'Insee. Unique
organisation à plaider la cause des célibataires en France,
l'Union nationale des groupes d'action des personnes qui
vivent seules (Unagraps), se bat depuis vingt ans pour
obtenir plus d'égalité, notamment en matière fiscale:
impôts, droits de succession, réduction de taxes... Selon
l'association, qui regroupe aujourd'hui 7 000 adhérents,
la justice exigerait une révision du système de quotient
familial appliqué en France: une personne seule sans enfant
constituant un foyer fiscal devrait disposer de 1,48 part
au lieu de 1 part actuellement. «Nous ne sommes pas contre
toute politique de la famille, mais les gens vivant seuls
ne doivent pas être pénalisés», explique sa présidente,
Renée Labbat, une Brestoise dynamique, qui réclame, en
outre, une représentation des célibataires au sein des
offices HLM ou du Conseil économique et social, au même
titre que n'importe quel partenaire social.
"La
vie à un est une vie en deux"
Les célibataires veulent d'autant plus peser
qu'ils sont de gros consommateurs. «Je suis l'homme de
la reprise, s'amuse Benoît, 29 ans. J'achète des disques,
des livres, je gaspille; je suis même prêt à acheter des
plats cuisinés hors de prix pour me nourrir sans effort!»
Selon une récente enquête du ministère de la Culture,
une personne seule dépense 4 200 F par an (en livres et
en disques), tandis que dans un foyer de 5 personnes,
chacune dépense moins de 2 000 F en moyenne. Du coup,
un véritable marché de la consommation en solo s'est développé,
au début des années 80, au moment où la courbe des «célibattants»
a commencé à décoller. Bolino a ouvert la brèche en lançant
ses petits plats individuels. Depuis, une marque de saumon
a créé le packaging «Célibatair», Monoprix a lancé une
gamme exotique de cuisines du monde pour solos, et le
cybermarket Houra.fr vend du Pastis en bouteille de 70
cl pour consommateur solitaire. Si les hommes du marketing
chouchoutent les solistes, ils s'en vantent peu et font
passer le message en douce. «C'est le même phénomène que
pour les seniors, les célibataires n'ont pas envie d'être
traités en tant que tels, explique Marc Loiseau, associé
de Publicis Consultants. Un club de vacances qui annonce
"club de célibataires" passe pour une agence matrimoniale.»
On préfère donc jouer sur les mots. Look Voyages offre
une «formule monoparentale», qui vise les femmes seules
avec enfants, tandis que le Club Med propose une quinzaine
de villages de fête, «interdits» aux moins de 18 ans.
Donc aux enfants. Donc aux familles.
©JP. Guilloteau/L'Express
Isabelle Roux, 34 ans, consultante en communication,
et sa fille Charlotte, 4 ans. "Quand, après une soirée,
ma fille me demande si j'ai trouvé un amoureux, je lui
explique que ça ne se trouve pas comme ça."
Alors, heureux le célibataire? Sans aucun
doute et plus que jamais. Mais à temps partiel. L'autonomie
provisoire, limitée ou contrôlée, laisse de temps à autre
un goût amer. Les solistes qui ont toute la place dans
le lit rêvent d'avoir quelqu'un pour les border quand
ils sont malades. «La vie à un est une vie en deux, commente
le sociologue Jean-Claude Kaufmann. Les célibataires passent
du rire aux larmes, de l'apparence impeccable au style
débraillé, de l'activisme au repli foetal.» Quand les
amis commencent à se marier et le téléphone à se taire,
il faut assumer cette fameuse liberté. Les soirées sont
longues, les dimanches s'étirent, et les familles à poussettes
surgissent à chaque coin de rue. «Au début, on se dit:
"Chouette, j'ai la couette pour moi toute seule et personne
ne ronfle", raconte Sandra, 27 ans. Mais, après un certain
temps, j'aurais donné n'importe quoi pour être dérangée
la nuit!» Un beau jour, comme Sandra, les célibataires
en ont assez. Assez de compter les messages sur le répondeur.
Assez de jouer les célibattants. Assez de leur petite
vie à la Ally McBeal. Le psychiatre Robert Neuburger,
thérapeute de couples, a reçu de nombreuses aventurières
de la vie en solo: «A un moment, les célibataires ne se
sentent plus exister. Ils disent: "Ma liberté est devenue
une prison. J'ai fait tout ce que j'ai voulu et pu faire."
C'est l'aliénation à l'autre qui nous donne le sentiment
d'exister.»
Echapper à une vie de couple
C'est souvent à ce moment que l'envie de former un couple
se fait cruellement sentir. A mesure que le temps passe,
une inquiétude surgit: jusqu'où ira ce report de l'engagement
conjugal? Attachés à leur confort douillet, les célibataires
deviennent exigeants sur les conditions de leur sortie.
Ils marchandent et dressent la liste de ce qu'ils ont
à perdre - liberté, foutoir, coups de tête, bonheur d'être
soi - et à gagner, l'amour, évidemment, une épaule, la
sensation d'être comme les autres. Bref, il faut que le
futur compagnon apporte un plus gigantesque pour qu'ils
abandonnent leur vie sur mesure. «Il faut l'étincelle,
lance Florence, 32 ans, secrétaire à Montpellier. Je ne
vais pas me défaire d'une certaine harmonie pour quelqu'un
qui passe ses week-ends affalé sur le canapé.» Malgré
les supplications de sa fille Charlotte, 4 ans, qui rêve
de la marier, Isabelle Roux, 34 ans, reste prudente. Cette
consultante en communication, qui vit à Dieppe, prend
même tout son temps. «Quand, après une soirée, ma fille
me demande si j'ai trouvé un amoureux, je lui explique
que ça ne se trouve pas comme ça, raconte-t-elle. A 34
ans, on a passé l'âge de se taper un mec pour se taper
un mec.»
Allons-nous vers une nouvelle génération d'hommes et de
femmes seuls? Au fur et à mesure que tourne l'horloge
biologique, les femmes cherchent moins le gendre idéal
à présenter aux parents que le père de leurs futurs enfants.
Catherine, 27 ans, a son idée sur la question: «Je veux
un enfant, confie-t-elle. Si je n'ai pas le père, je me
débrouillerai autrement. Je peux très bien assumer le
fait d'être une femme seule, mais pas de ne pas avoir
d'enfant.» Jean-Claude Kaufmann affirme que beaucoup s'incrustent
dans leur partition en solo pour échapper à une vie de
couple qui ressemblerait à une «petite mort». Mieux vaut
être à peu près heureux seul que malheureux à deux, affirment
les adeptes modernes du singulier. Leurs parents auraient
sans doute défendu le contraire. L'essentiel aujourd'hui
est d'être soi, pleinement, sans tricher. Même si cela
paraît égoïste. Même si, au fond, chacun rêve de rencontrer
un jour le (la) prince (princesse) charmant (e).
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