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Les "solobataires"
L'Express du 18/01/2001
Hommes, femmes
Le bonheur en solo
par Marie Huret, Roselyne Bottrel, Agnès Marronde,
Michel Sousse, Nathalie Tiberghien
Plutôt qu'une imparfaite vie à deux, ils sont de plus en plus nombreux à préférer le célibat. Ce qui était autrefois suspect devient preuve d'indépendance, art de vivre, aventure, voire snobisme. Mais au fait, qui sont donc ces «solobataires»?

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Gregory, 25 ans, ingénieur commercial à Lille. "Se sentir seul quand on vit à deux, il n'y a rien de pire!"







Les filles célibataires n'ont même pas glissé leur numéro de portable à Nagui. Ni dragué Frédéric Beigbeder. Ni griffonné de mot doux à un bel inconnu. Trouver l'âme soeur était pourtant le mot d'ordre de la soirée privée Sex and the City, organisée le 12 décembre 2000, à Paris, par la chaîne Téva qui diffuse cette série culte américaine sur le câble - les pérégrinations de quatre New-Yorkaises séduisantes et débridées en quête d'amour. Ce soir-là, les invités, célèbres ou non, célibataires ou non, portent un numéro autour du cou. Si quelqu'un leur plaît, ils peuvent lui déposer un message dans une boîte aux lettres improvisée. Joli symbole, la messagerie est restée vide. A défaut de prince charmant, les coeurs solitaires ne cherchent pas de doublure à la petite semaine. Ce n'est plus une «maladie grave» d'être seul aujourd'hui. C'est une preuve d'indépendance, un art de vivre, une aventure, presque un snobisme.

9 millions de Français
Un parfum grisant de liberté plane sur la conjugalité, ces temps-ci. Un nouveau style de célibataires, bien dans leur peau, sûrs d'eux, bouleversent les règles de la vie privée. Entre une rupture mal digérée et une nouvelle histoire d'amour, ils refusent d'ériger leur vie intime en copropriété. «Seule, mais libre: vive le célibat!» claironne le magazine Elle (paru le 8 janvier), qui prévient les solistes pleurnichards élevés au Bolino: «Bridget Jones et le drame de la solitude, c'est complètement out.» Ce sont les femmes qui ont donné le la: entourées d'amis, d'amants et de copines, 84% de celles qui vivent seules déclarent être heureuses, selon un sondage réalisé par l'Ifop, en l'an 2000. Artistes, hommes politiques et intellectuels, à leur tour, n'ont plus peur de clamer leur bonheur en solo. Comme Nathalie Baye, Pierre Moscovici, Michèle Morgan, Annie Ernaux (voir les encadrés), Jacques Dutronc, et Françoise Hardy, 7,3 millions de personnes vivent aujourd'hui seules en France, soit un foyer sur trois, pour à peine 1 sur 5 en 1962. A ces célibataires, ces veufs et ces divorcés, il faut ajouter les 2 millions de familles monoparentales, c'est-à-dire ces pères et mères qui élèvent seuls leurs enfants. Résultat: plus de 9 millions de Français vivent sans partenaire, par obligation ou par choix.

Conjugalité à temps partiel
C'est le début d'une véritable révolution de la famille», lance le sociologue Jean-Claude Kaufmann, dont le passionnant essai La Femme seule et le prince charmant (Nathan) a fait un carton dès sa sortie en 1999 - il est resté douze semaines dans les meilleures ventes de Livres Hebdo. Les séquences en solo s'étirent et se multiplient. Leur irrésistible essor dessine de nouvelles formes, plus souples, de conjugalité à temps partiel. Surtout, les formules de couples se diversifiant - mariage, Pacs, union libre - les Français se définiront de moins en moins, comme hier, par leur situation matrimoniale - Madame ou Mademoiselle? - mais davantage par ce qu'ils sont eux, des individus à part entière, le conjoint devenant une option facultative. Du coup, le célibat perd de son caractère transgressif. D'ailleurs, on peut se demander jusqu'à quand la France va continuer de construire sa politique fiscale à partir du foyer conjugal. Dans les pays scandinaves, ce sont les personnes qui sont imposées, avec ou sans enfant, avec ou sans charges, peu importe leur situation de couple. Les «solobataires», aujourd'hui, sont décidés à se faire entendre. Las d'être moqués, épinglés, déconsidérés, ils exigent de bénéficier des mêmes droits et avantages que les couples (lire l'article sur la pasionaria américaine p. 68 ). Après tout, ils vont dans le sens de l'Histoire: l'allongement de la vie aidant, tout le monde est, a été, ou sera célibataire.

"Je ne vais pas me défaire d'une certaine harmonie pour quelqu'un qui passe ses week-ends
affalé sur le canapé"

La Britannique Helen Fielding a ouvert le bal des célibattantes en 1998, avec Le Journal de Bridget Jones (Albin Michel), chronique d'une célibataire londonienne, perdue entre sa lutte effrénée contre les kilos et sa recherche désespérée de l'homme idéal. Le succès est planétaire. Très vite, les traversées du désert sentimental s'arrachent. Les Tribulations de Tiffany Trott (Lattès), d'Isabel Wolff, et Mariée ou pendue! (Calmann-Lévy), de Suzanne Finnamore, surfent sur la vague des romans sur le thème des célibataires. Et, depuis l'automne, Bridget Jones a son alter ego masculin: Duffy, 28 ans, le héros de Mr Commitment. Marié, moi, jamais! (Albin Michel), de Mike Gayle. Jeunes, jolies, mais seules, les solistes mettent un pied dans le PAF. Sur M 6, l'avocate Ally McBeal vit seule. La commissaire Julie Lescaut, sur TF 1, aussi. La «femme d'honneur», Corinne Touzet, idem. Leurs partenaires, ce sont les collègues, rien d'autre. Qui sont donc ces hommes et ces femmes qui disent s'épanouir dans le célibat? Comment organisent-ils leur vie? Quels sont leurs joies, leurs espoirs, leurs envies? Quel est le sens d'une existence où rien n'est interdit?

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Danse maison. Célia Rouxel, assistante de direction à Canal+. "J'ai essayé de rentrer dans le schéma de la femme au foyer..."   
 

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Petit déjeuner sur canapé. "... J'ai essayé de faire les repas, les courses et le ménage tout en travaillant..."

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Courses rapides au Monop' du coin."... A un moment, j'ai dit 'stop! je veux m'occuper de moi'."

«J'ai besoin d'être libre! exulte Bruno, 48 ans, prof de techno à Bordeaux. Entre les dimanches avec les beaux-parents, le supermarché du samedi, et les cours de judo du mercredi, la vie de famille n'autorise pas l'improvisation.» La vie en solo, si. Etre célibataire, assurent les principaux intéressés, c'est assouvir sa soif d'indépendance. C'est vivre comme les autres, mais plus fort, plus vite, plus intensément: dormir jusqu'à 15 heures, regarder trois films à la suite, dévorer un livre en une journée. «Je peux laisser traîner mes chaussettes sur le canapé sans me prendre une réflexion dans la minute», jubile Catherine, une Parisienne de 27 ans, en solo depuis trois ans et demi. Vivre seul, c'est aussi s'offrir le luxe d'être invivable. «Quand je me lève, c'est café, cigarette et PlayStation pendant une demi-heure, raconte Benoît, 29 ans, éditeur. Qui supporterait ça? Personne!» Autrefois réservé aux veuves et aux exclus - à ceux qui n'avaient pas le choix - le phénomène de la vie en solo s'est transformé en puissante lame de fond qui emporte en priorité les jeunes et les femmes diplômées - ceux qui ont le plus à perdre. «Poussé par une irrésistible injonction à être soi, l'individu se rêve de plus en plus maître de sa vie, explique le sociologue Serge Chaumier (La Déliaison amoureuse, Armand Colin). L'époque invite au culte de l'ego, il n'est plus question de n'exister qu'à travers l'autre.» Chacun a le droit d'inventer sa vie privée.

"Je peux faire ce que je veux, quand je veux!"

«Je peux faire ce que je veux, quand je veux, sourit fièrement Olivier, 29 ans, éditeur d'un site Internet. Dîner avec mes amis, boire un café tard le soir sans rien demander à personne, c'est grisant!» Libérés des contraintes conjugales, les célibataires passent une honorable partie de leur existence à transformer un quotidien morose en parenthèse enchantée. Ils militent, chantent, dînent, nagent, discutent, rient, débattent, dansent (voir l'encadré p. 70). Ils tentent de mettre du plomb dans une vie qui pourrait, à la longue, devenir trop légère. Maxime Nadier, 43 ans, instituteur divorcé depuis deux ans, s'est mis au parapente. «J'en avais envie depuis toujours, déclare-t-il. Mais, en couple, à force de compromis, on laisse tomber ses fantasmes.» La vie en solo devient une sorte d'adolescence prolongée. Les célibataires sortent comme des étudiants pendant que le linge s'amoncelle. Comme le dit Emmanuelle, 30 ans, documentaliste dans un collège de Vendée: «Je me sens plus jeune maintenant qu'il y a trois ans, quand je vivais en couple. Notre vie était réglée comme du papier à musique: manger à la même heure et finir la soirée devant la télé. Je m'ennuyais!»

Sortir, voir du monde, se sentir exister
A la suite d'une rupture, les solistes s'évertuent à donner du sens à leur existence. Célibataire ne veut pas dire solitaire! martèlent-ils. Dans leur vie, il y a beaucoup de sorties, de livres, d'amis, de fous rires, de téléphone, de sport. Il y a le cinéma, par exemple: les femmes seules y vont trois fois plus souvent que les femmes mariées. Sans oublier les amants: 37% des femmes célibataires disent avoir des rapports sexuels une à plusieurs fois par semaine, selon un sondage Ifop réalisé en 1999. «J'ai eu des relations, dont une de sept ans avec un homme marié, raconte Marie-Ange, 57 ans, divorcée d'un avocat. Les hommes que j'ai eus n'étaient jamais totalement libres.» «Le célibat, ça s'organise, il faut beaucoup d'énergie pour vivre seul et heureux, observe la conseillère conjugale, Odile Lamourère, qui donne des recettes pour bien vivre cette période dans son ouvrage Célibataire aujourd'hui (Hachette). Cette «conseillère pour solistes», comme elle se nomme joliment, reçoit de nombreux coeurs à prendre pour les aider à trouver un équilibre, confie-t-elle, et créer leur réseau de relations, dans son association Solistes informations conseils. «Vivre seul dans un appartement peut être un bienfait, ce ne doit pas devenir un isoloir coupé du monde, insiste-t-elle. Un célibataire épanoui est un célibataire sociable qui a au moins une trentaine de copains dans son répertoire.» Bref, le célibataire sort. Il doit sortir. Sortir pour sortir, voir du monde, se sentir exister. La fréquence des expéditions nocturnes se fait parfois extrême, au point que certains, surtout les hommes, peuvent être considérés comme des résidents non permanents. La griserie, expliquent-ils, c'est de traîner à minuit dans un quartier mal fréquenté pour se prouver sa liberté. «Au début, je passais toutes mes nuits dans les boîtes et les bars, se souvient Bertrand, 45 ans, maquettiste. Il y a, dans le célibat, un bonheur évident à vivre pleinement.»

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Marie-Louise Froesel, 44 ans, directrice d'un café-théâtre à Strasbourg. "La routine m'emmerde. Très vite, j'étouffe."






Pour remplir leur carnet d'adresses, certains s'inscrivent dans des clubs d'entraide, comme les Célibataires associés, à Paris, qui propose des conférences et des sorties à une clientèle dite huppée. «Au début, il était honteux d'entrer dans un club, raconte la psychothérapeute Lucia de Rezende, cofondatrice des Célibataires associés. Désormais, les solistes ne se lamentent plus. Ils s'assument sans aucune gêne.» Un point de vue que partage Marie-France Thomas, présidente de l'association Entre amis, qui réunit plus de 200 célibataires à Toulouse: «Plus de 80% d'entre eux sont heureux. Je les vois s'épanouir et revivre.»

"On devient célibataire.
Après, on le vit mal, ou bien"

Pourquoi ces hommes et ces femmes, qui rêvent souvent de trouver l'âme soeur, restent-ils seuls? Est-ce un réflexe de fuite? L'angoisse de l'engagement? La peur de l'échec? Un manque d'opportunités? Trop occupés à bricoler leur nouvelle identité dans le célibat, ils ne se posent pas de question. Mariage raté, travail très prenant, tentative de vie à deux peu concluante, la vie en solo commence souvent sans avoir été décidée. Parmi les 37,7% des foyers qui vivent seuls, en France, on trouve d'abord les célibataires (13,4%), puis les veufs (11,6%), les familles monoparentales (7,3%) et les divorcés (5,4%). Le quotidien au singulier n'est plus considéré comme un drame, et c'est nouveau. Un nombre grandissant de «solobataires» ne souhaitent plus en sortir. «La routine m'emmerde; très vite, j'étouffe», raconte Marie-Louise Froesel, dite «Malou», 44 ans, qui s'est retrouvée seule après son divorce en 1980. Cette directrice d'un café-théâtre vit dans un cinq-pièces, à Strasbourg, où son fils a encore sa chambre. Cela fait dix ans qu'elle n'a plus de relations qui dépassent deux mois. «Le célibat n'est pas un choix, lance- t-elle. On devient célibataire. Après, on le vit mal, ou bien.» Ceux qui se croyaient au bord du gouffre, perdus sans leur moitié, font preuve d'une capacité à rebondir insoupçonnée. «Je me suis découvert des qualités de père que je n'imaginais pas, raconte Lionel, 43 ans, divorcé, qui élève ses deux enfants de 10 et 13 ans. Je n'ai pas besoin de quelqu'un pour vivre normalement, j'ai besoin de quelqu'un pour vivre mieux.»

Solitude revendiquée
Dans une société qui invite, de plus en plus, l'individu à se prendre en charge, les troupeaux de célibataires plaintifs se font plus rares. Même les plus âgés, ceux qui se sont retrouvés veufs très tôt, déclarent aimer leur nouvelle autonomie. On préfère revendiquer sa solitude plutôt que d'avouer la subir. On dit vouloir se développer soi-même avant de se construire à deux. Le compagnon viendra, c'est sûr. En attendant, pourquoi ne pas profiter de cette parenthèse pour s'occuper de soi? Un piano, deux futons, un mur avec une barre de danse, l'appartement de Célia Rouxel, 26 ans, assistante de direction à Canal +, dégage une atmosphère reposante. «J'ai essayé de rentrer dans le schéma femme au foyer, jure-t-elle. J'ai essayé de faire les repas, les courses et le ménage, tout en travaillant. A un moment, j'ai dit: ''stop! je veux m'occuper de moi''.» Autrefois, la princesse restait sagement au bois dormant. Aujourd'hui, elle signerait le manifeste des Chiennes de garde. Célia l'a fait, et sa vie en solo est presque un acte militant. «Ce choix est un luxe que les femmes du commun ne pouvaient pas se permettre dans le passé, analyse André Burguière, spécialiste de l'histoire de la famille, professeur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Au XVIIIe siècle, la France comptait, en tout, 10% de célibataires. Pour les femmes, qui devaient toujours être sous la protection d'un homme, père ou mari, ce n'était ni normal ni conseillé. La solitude n'avait une reconnaissance sociale que pour les veuves et celles qui prenaient le voile.»

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Jean-Michel Delune, 53 ans, pianiste. "Si je rencontre la femme de ma vie, ce sera chambre à part ou l'appartement d'à côté."

 



Elle est loin l'époque où les femmes sans homme à demeure passaient pour des créatures frivoles. A présent, elles veulent tout: un travail, des enfants, et éventuellement un mari. Elles refusent de passer directement, à l'instar de leurs mères, du giron du père à celui de l'époux. «Pour la première fois, le mode d'entrée des filles dans la vie adulte n'est plus le mariage, mais la vie sans mari, analyse Jean-Claude Kaufmann. Dès qu'une jeune femme s'engage dans la vie familiale, sa situation se dégrade sur le plan professionnel. Une séquence célibataire avant 35 ans est le seul moyen, pour elle, d'assurer les bases de son autonomie.» Du coup, les femmes se marient de plus en plus tard, à 27,7 ans, et font leur premier enfant à 29,3 ans, ce qui explique le boom des séquences en solo: entre 25 et 35 ans, 1 femme sur 5 vit seule. Désormais capable de s'assumer financièrement, elle ne se résigne plus à la médiocrité conjugale. Florence, une enseignante de 33 ans, n'a connu que des amourettes sans lendemain. «J'avais d'autres priorités, confie-t-elle. Réussir ce satané concours et trouver un poste!»

Ni marginaux ni anormaux, les solos sont un peu plus exigeants que les autres. Ils avouent tous rêver de former un couple sans se renier soi-même, preuve que la vie à deux est toujours le modèle de référence, un label de qualité gravé dans l'inconscient collectif. Pourtant, échaudés par leurs propres échecs sentimentaux ou ceux de leurs parents - on compte un divorce pour trois mariages dans l'année - ils redoutent les affres de la cohabitation. Grégory Verdat, 25 ans, ingénieur commercial à Lille, ne pourrait plus, assure-t-il, passer des heures à bichonner sa Pontiac. «On doit toujours demander la validation de l'autre pour faire quelque chose, dit-il. Cela devient une habitude, puis un calvaire. Se sentir seul quand on vit à deux, il n'y a rien de pire!» Au coeur du quartier bohème de Strasbourg, Jean-Michel Delune, un pianiste bon vivant de 53 ans, estime pratiquer «le vrai célibat» dans un appartement où il collectionne les livres et les vinyles. «Je ne suis pas de ces célibataires avec deux brosses à dents dans la salle de bains, confie-t-il. J'ai été élevé avec Mozart et Billie Holiday, je ne supporterais pas d'autre musique à la maison. Si je rencontre la femme de ma vie, ce sera chambre à part ou l'appartement d'à côté.»

Le prix de l'autonomie
Il n'a personne, quel est son problème? Les célibataires sentent toujours peser sur eux le doigt accusateur des autres: non-respect de la norme familiale! «Divorcée, mais heureuse, j'ai l'impression d'être une bête curieuse: la femme divorcée quand même gaie et heureuse», raconte Anne, 46 ans, mariée pendant dix-huit ans à un architecte dans la région lilloise, avant de savourer sa liberté. Le célibataire passe encore pour celui qu'il faut caser, celui qui menace la paix des ménages, celui qui cherche des amis, celui qui contrarie le plan de table. Le soir du réveillon, le 31 décembre dernier, Amélie, 27 ans, ingénieur en informatique à Antibes, s'est retrouvée avec 12 paires d'yeux braqués sur elle: «On était 13 à table parce que j'étais venue seule, m'a-t-on dit.» Les ennemis du solitaire existent: ce sont les vacances, les couchers de soleil, les réunions de famille et les proches qui insistent: «C'est pour quand le mariage?» Il est toujours suspect de ne pas postuler l'entrée dans le clan des casés: «Des gens se sont même demandé si je n'étais pas homosexuelle!» s'étonne Bérengère, 34 ans, projectionniste dans un cinéma à La Rochelle.

Non seulement les célibataires doivent se justifier, mais aussi ils ont à payer le prix de leur autonomie. Cher, très cher: «On est seul pour payer le loyer, les factures, réparer le pied de la table et changer l'ampoule qui vient de griller», raconte Sandra, 27 ans, vendeuse. A revenus équivalents, le simple fait de vivre en couple entraîne une hausse de 30% du niveau de vie, selon l'Insee. Unique organisation à plaider la cause des célibataires en France, l'Union nationale des groupes d'action des personnes qui vivent seules (Unagraps), se bat depuis vingt ans pour obtenir plus d'égalité, notamment en matière fiscale: impôts, droits de succession, réduction de taxes... Selon l'association, qui regroupe aujourd'hui 7 000 adhérents, la justice exigerait une révision du système de quotient familial appliqué en France: une personne seule sans enfant constituant un foyer fiscal devrait disposer de 1,48 part au lieu de 1 part actuellement. «Nous ne sommes pas contre toute politique de la famille, mais les gens vivant seuls ne doivent pas être pénalisés», explique sa présidente, Renée Labbat, une Brestoise dynamique, qui réclame, en outre, une représentation des célibataires au sein des offices HLM ou du Conseil économique et social, au même titre que n'importe quel partenaire social.

"La vie à un est une vie en deux"

Les célibataires veulent d'autant plus peser qu'ils sont de gros consommateurs. «Je suis l'homme de la reprise, s'amuse Benoît, 29 ans. J'achète des disques, des livres, je gaspille; je suis même prêt à acheter des plats cuisinés hors de prix pour me nourrir sans effort!» Selon une récente enquête du ministère de la Culture, une personne seule dépense 4 200 F par an (en livres et en disques), tandis que dans un foyer de 5 personnes, chacune dépense moins de 2 000 F en moyenne. Du coup, un véritable marché de la consommation en solo s'est développé, au début des années 80, au moment où la courbe des «célibattants» a commencé à décoller. Bolino a ouvert la brèche en lançant ses petits plats individuels. Depuis, une marque de saumon a créé le packaging «Célibatair», Monoprix a lancé une gamme exotique de cuisines du monde pour solos, et le cybermarket Houra.fr vend du Pastis en bouteille de 70 cl pour consommateur solitaire. Si les hommes du marketing chouchoutent les solistes, ils s'en vantent peu et font passer le message en douce. «C'est le même phénomène que pour les seniors, les célibataires n'ont pas envie d'être traités en tant que tels, explique Marc Loiseau, associé de Publicis Consultants. Un club de vacances qui annonce "club de célibataires" passe pour une agence matrimoniale.» On préfère donc jouer sur les mots. Look Voyages offre une «formule monoparentale», qui vise les femmes seules avec enfants, tandis que le Club Med propose une quinzaine de villages de fête, «interdits» aux moins de 18 ans. Donc aux enfants. Donc aux familles.

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Isabelle Roux, 34 ans, consultante en communication, et sa fille Charlotte, 4 ans. "Quand, après une soirée, ma fille me demande si j'ai trouvé un amoureux, je lui explique que ça ne se trouve pas comme ça."

Alors, heureux le célibataire? Sans aucun doute et plus que jamais. Mais à temps partiel. L'autonomie provisoire, limitée ou contrôlée, laisse de temps à autre un goût amer. Les solistes qui ont toute la place dans le lit rêvent d'avoir quelqu'un pour les border quand ils sont malades. «La vie à un est une vie en deux, commente le sociologue Jean-Claude Kaufmann. Les célibataires passent du rire aux larmes, de l'apparence impeccable au style débraillé, de l'activisme au repli foetal.» Quand les amis commencent à se marier et le téléphone à se taire, il faut assumer cette fameuse liberté. Les soirées sont longues, les dimanches s'étirent, et les familles à poussettes surgissent à chaque coin de rue. «Au début, on se dit: "Chouette, j'ai la couette pour moi toute seule et personne ne ronfle", raconte Sandra, 27 ans. Mais, après un certain temps, j'aurais donné n'importe quoi pour être dérangée la nuit!» Un beau jour, comme Sandra, les célibataires en ont assez. Assez de compter les messages sur le répondeur. Assez de jouer les célibattants. Assez de leur petite vie à la Ally McBeal. Le psychiatre Robert Neuburger, thérapeute de couples, a reçu de nombreuses aventurières de la vie en solo: «A un moment, les célibataires ne se sentent plus exister. Ils disent: "Ma liberté est devenue une prison. J'ai fait tout ce que j'ai voulu et pu faire." C'est l'aliénation à l'autre qui nous donne le sentiment d'exister.»

Echapper à une vie de couple
C'est souvent à ce moment que l'envie de former un couple se fait cruellement sentir. A mesure que le temps passe, une inquiétude surgit: jusqu'où ira ce report de l'engagement conjugal? Attachés à leur confort douillet, les célibataires deviennent exigeants sur les conditions de leur sortie. Ils marchandent et dressent la liste de ce qu'ils ont à perdre - liberté, foutoir, coups de tête, bonheur d'être soi - et à gagner, l'amour, évidemment, une épaule, la sensation d'être comme les autres. Bref, il faut que le futur compagnon apporte un plus gigantesque pour qu'ils abandonnent leur vie sur mesure. «Il faut l'étincelle, lance Florence, 32 ans, secrétaire à Montpellier. Je ne vais pas me défaire d'une certaine harmonie pour quelqu'un qui passe ses week-ends affalé sur le canapé.» Malgré les supplications de sa fille Charlotte, 4 ans, qui rêve de la marier, Isabelle Roux, 34 ans, reste prudente. Cette consultante en communication, qui vit à Dieppe, prend même tout son temps. «Quand, après une soirée, ma fille me demande si j'ai trouvé un amoureux, je lui explique que ça ne se trouve pas comme ça, raconte-t-elle. A 34 ans, on a passé l'âge de se taper un mec pour se taper un mec.»

Allons-nous vers une nouvelle génération d'hommes et de femmes seuls? Au fur et à mesure que tourne l'horloge biologique, les femmes cherchent moins le gendre idéal à présenter aux parents que le père de leurs futurs enfants. Catherine, 27 ans, a son idée sur la question: «Je veux un enfant, confie-t-elle. Si je n'ai pas le père, je me débrouillerai autrement. Je peux très bien assumer le fait d'être une femme seule, mais pas de ne pas avoir d'enfant.» Jean-Claude Kaufmann affirme que beaucoup s'incrustent dans leur partition en solo pour échapper à une vie de couple qui ressemblerait à une «petite mort». Mieux vaut être à peu près heureux seul que malheureux à deux, affirment les adeptes modernes du singulier. Leurs parents auraient sans doute défendu le contraire. L'essentiel aujourd'hui est d'être soi, pleinement, sans tricher. Même si cela paraît égoïste. Même si, au fond, chacun rêve de rencontrer un jour le (la) prince (princesse) charmant (e).

 

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