Le veuvage
Veuf,
divorcé, c’est un peu pareil ?
Il faut ici rappeler quelques différences importantes
entre veufs et divorcés. Des distingos qui éclairent les difficultés spécifiques des veufs
qui veulent « refaire leur vie »… Sur le plan psychologique : N'ayant été ni trahis, ni trompés, les veufs ne souffrent pas des mêmes blessures narcissiques que les divorcés/quittés. Quand leur couple marchait plutôt bien, ils ne ruminent pas qu'ils se sont trompés dans le choix du partenaire, que leur couple est un échec. Ils sont victimes d’un accident de la vie. Pas du ras le bol, de l’infidélité, ou de la routine. Quand ils n’ont pas de grief important non réglé avant le décès, contre le mort, les veufs, se rappellent avant tout des bons souvenirs. Comme Serge, las des divorcées en plein conflit. « Je refuse d'être impliqué dans ces guéguerres, et de les entendre déblatérer sur leur ex. » Quand la culpabilité rôde (et comment en sortir) Les veufs qui s’engagent à nouveau dans une histoire
s’étonnent souvent, en secret, de pouvoir être à nouveau très
amoureux… sans que le chagrin de la perte disparaisse complètement. « Quelque
chose me ramène à la disparition de Jean-François, la blessure
se rouvre, mais je passe vite de la tristesse à la légèreté,
explique Fanette. C'est ce qui me frappe le plus dans cet après-deuil
: je vis, je fais des projets, je suis gaie, j’aime, mais ma douleur est toujours là. Je l’ai
apprivoisée ». Cette douleur toujours présente en arrière plan est parfois
teintée de culpabilité. Elle plane sur les premiers sourires échangés
avec ce type intéressant, cette fille rigolote, dans une fête
ou un dîner chez des copains. Un méchant petit rappel à l’ordre
qu’on sent prêt à surgir, quand chacun se raconte,
et qu’on évoque sa vie d’avant... Qui assombrit souvent les premiers
moments passés dans les bras de la nouvelle, du nouveau. Parce
qu’on est là vivant (e). Et
qu’on savoure encore une fois l’un des plus grands bonheurs que
puisse offrir la vie : retomber amoureux, quand on croyait
que ça n’arriverait plus jamais. Alors que l’autre est sous terre,
ou en cendres, dans une urne funéraire. Ou disparu en mer, ou
dans un attentat, un tsunami. Et c’est à sa disparition que,
l’on doit, somme toute, ce nouveau cadeau de l’existence. Une culpabilité parfois ressentie aussi par le nouveau
partenaire : « Sans sa mort, nous n’aurions pas fait
connaissance. Nous ne serions pas ensemble… ». C’est un
sentiment de bonheur indu, volé à un(e) mort(e), qui fut parfois
un ami, une copine... Cette mélodie amère en sourdine est parfois d’autant
plus insistante que le nouveau, la nouvelle, nous attirait déjà plus
ou moins, avant notre veuvage. On peut alors avoir l’impression
que le conjoint nous a laissé le champ libre pour vivre cet amour
sans entrave. Alors une tristesse diffuse peut ternir l’euphorie d’un
rendez-vous. Parfois, la vieille douleur revient nous mordre,
et l’on s’en veut d’un seul coup, de chantonner sous la douche,
de s’habiller pour lui plaire. On
a honte d’avoir le cœur qui cogne devant sa porte, et de
se sentir léger(e), comme à 15 ans. Confu(s), perturbé par notre propre mue, on essaie de
faire le tri dans ce tourbillon de paradoxes. « Il /elle
n’aurait jamais souhaité que je vive seul(e) le restant de mes
jours. Et réciproquement, si l’inverse s’était produit …On
se secoue : « je ne trahis personne. Je n’ai pas à rougir
d’être amoureux d’elle/raide dingue de lui» La présence d’enfants aide à chasser ces tourments sournois
teintés d’irrationnel. Julie : « Pour eux, il
est bénéfique que j’aie refait ma vie. C’est mieux d’avoir une
mère heureuse épanouie, que seule, triste et frustrée. » Cela dit, on peut ne pas être consciente de « conflits
de loyauté », comme disent les psys : « Un jour
j'ai rêvé que Jean-François était revenu, et que je disais à Richard
qu'il fallait mettre un terme à notre relation, raconte Fanette.
Il m'arrive aussi , en parlant de Richard à d'autres, de l'appeler
Jean-François… » Même sentiment décomplexé chez Anne : « Au début, quand je croisais le regard de François
sur les photos, je me sentais jugée… Je croyais lire de la déception,
voire du mépris dans son expression. Un « Tu m’as vite remplacé… » Alors
pour faire la paix avec lui, je le regardais, je lui disais avec
tendresse, que je ne l’oubliais pas, parce que je m’attachais à nouveau ». « Aujourd’hui, je peux penser à François avec sérénité,
parce que le nouveau n’a pas usurpé sa place. Elle était à prendre,
tout simplement. » « J’aimerais penser que mon mari
lui a passé le relais pour qu’il m’aime, et s’occupe de moi »,
dit Julie, de son côté. Alexia, elle aussi, refuse de « se flageller ».
Elle a commencé une nouvelle vie amoureuse « pleine,
entière assumée, » neuf mois après le décès de Yann : « Sans
culpabilité, d’autant que Yann a
tout de même fait une connerie, avec son accident ! » Le
nouveau est entré dans sa vie officiellement sept mois après
le décès. « Et pourtant, dieu sait si j’aimais Yann, poursuit
Alexia. « En
réalité, il a débarqué 10 jours après, à ma stupéfaction. Je
lui ai demandé comment il osait… Et il m'a expliqué qu'il avait
senti qu'il fallait qu'il se rapproche de moi. Qu’il se mettait à ma
disposition. J'ai accepté sa présence bienveillante, sans me
poser de questions. Je ne pouvais pas refuser ce cadeau. J'avais
besoin d'un soutien, d'un confident. Il a été mon antidépresseur. nouvelle année, nouveau départ… Le désir
est source de vie. » La première fois à la maison… Nouvelle passion ou « coup d’un soir », vient le jour où l’on invite une nouvelle,
un nouveau, à la maison. Une maison souvent « sanctuarisée »,
pleine de photos et de souvenirs de l’autre… Michèle avait un immense portrait de son mari sur
la cheminée de sa chambre. « Quand il m'arrive, rarement,
de faire entrer un homme le soir, en douce, je descends la photo.
Une fois j'ai oublié, et mon amoureux s'est senti mal à l'aise:
il m'a suggéré d'ôter le portrait. Et même toutes les photos..Je
le comprenais: Ces photos signifiaient qu'il n'y avait pas de
place pour lui. » « Je me suis donc plusieurs fois retrouvée avec
le portrait de mon mari dans les mains. Qu'en faire? Le cacher
hypocritement derrière l'armoire, le ranger à la cave comme un
vieux truc encombrant? Le mettre dans la chambre des enfants,
qui ne l'ont pas réclamé? Mais non seulement je n'ai pas eu envie
d'enlever les photos de mon mari , notamment celles du salon,
devant lesquelles passent mes enfants, mais j'en ai rajouté,
au bout de 5 ans et demi, à un moment où je me sentais seule.
Sans doute pour me consoler de n'avoir retrouvé personne d'autre.
Lui au moins m'aimait.
Et puis il était si beau…Ce portrait me rassure car je doute
de plus en plus de ma capacité à me faire aimer. J'ai donc trouvé un
compromis : j’ai posé ce portrait derrière celui de mon
père , pour que les amoureux potentiels ne croient pas que je
suis inconsolable et indisponible. » Les soupirants d’Anne ne pouvaient pas non plus échapper aux photos de son mari. « C'est ce que je souhaitais au début. Car si j’avais envie de me blottir dans des bras masculins, aucun de ceux qui me tournaient autour ne me plaisaient. Il fallait donc qu’ils me sentent indisponible. »
« Je ne serai jamais à la hauteur de ton mari », « arrête
les allusions à ta femme ! »… Les nouveaux couples construits sur une perte s’engagent
sur un chemin semé d’embûches…Les nouveaux partenaires peuvent
s’avérer très jaloux plus ou moins consciemment, d'un
mort encore très (trop ?) présent. Certains veufs essaient
de faire le moins d’allusions possibles au passé, pour ménager
la susceptibilité ardente de l’autre… Comme Serge : « Je
ne parle plus de ma femme à celles que je rencontre: j'ai remarqué qu'elles étaient
jalouses d’une morte, parfois férocement. Parce qu’elles se veulent
ou se croient uniques. Et le fait que je parle toujours de ma
femme décédée en bien, quand elles voudraient que je l’accable,
comme elles flinguent leur ex, les insupporte. » D’autres refusent de se censurer . « Je parle
régulièrement d’Arnaud aux enfants, et à Patrick, Ce qui le gêne
sans doute. Mais j’en ai besoin, confie Anne-Sophie. Il
est plus sain de parler de mon mari quand la situation s'y prête,
ne serait-ce que pour expliquer certaines de mes réactions. Comment
comprendre le présent, si on ne raconte pas le passé ? » D’autant que s’interdire de parler du mort, c’est aussi
priver ses enfants d’anecdotes, de souvenirs structurants
liés à leur histoire familiale. « Pas question de
tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de dire « c’est
un resto où j’allais souvent avec votre père » ou bien « je
sais comment votre père aurait voté, le connaissant » etc.
pour ne pas indisposer le nouveau, au cas où il se sentirait
exclu, râle Julie. J’ai un devoir de transmission vis à vis des
enfants. Ne pas évoquer le mort à tout bout de champ, je suis
d’accord. Ce serait un manque de tact. Mais c’est aussi au nouveau
de « prendre sur lui », de s’adapter. Ou alors qu’il
refasse lui-même sa vie avec une femme sans passé, si ça existe ! » Cette « jalousie » des nouveaux a diverses
causes. Anne : « Au début, Loïc ne se sentait
pas à la hauteur de mon mari. François était aussi calme, flegmatique,
que Loïc est ronchon, râleur, excessif. Physiquement, Loïc a
un côté rond, râblé, tandis que mon mari était élancé, avec des
faux airs de Pierce Brosnan. Au début, planté devant sa photo,
il semblait se demander en permanence si je n’avais pas fait
une erreur de casting. Quand je lui expliquais à quel point
je le trouvais craquant, il paraissait dubitatif.» Les divorcés/séparés ont aussi le sentiment de ne pas
faire le poids, d’être comparés à un être parfait pour l’éternité,
qui ne décevra plus jamais personne. Si le mort, (la défunte) était
en effet une personne formidable, dont les proches ne cessent
de chanter les louanges, cela ne facilite pas les choses… Ce
sujet a été traité dans « La femme du veuf », un
téléfilm de Michel Favart (1998). On y voit une jeune femme qui
a épousé un veuf éprouver de grandes difficultés à se faire accepter
dans la famille de son mari. Notamment par sa belle-mère (Marthe
Villalonga) qui se comporte comme la gardienne de la mémoire
de sa bru. Le sentiment de rivalité peut aussi être induit par une
veuve/un veuf qui vit dans le souvenir. Le culte du disparu
est parfois aussi ostentatoire qu’elle ou il éprouve une certaine
culpabilité de ne pas l’avoir assez aimé(e) ou bien traité(e)
de son vivant… La maison devient alors un mausolée, avec des
photos d’elle, de lui partout. Comme une figure tutélaire,
juge intransigeant de la nouvelle vie de la veuve, du veuf… Enfin la jalousie envers le mort, le sentiment d’avoir
un fantôme entre soi et l’autre… peuvent aussi être liés à l’histoire
personnelle des nouveaux partenaires . Et il faudra alors les
inviter avec tact à rechercher dans leur propre histoire les
racines de ce sentiment pénible, entêtant, encombrant. Car à la
longue, cette rivalité obsessionnelle, peut saper une histoire
qui pourtant s’annonçait bien. Premières scènes… Quand surviennent les premières crises, les premières
scènes, les premières déceptions, un sentiment minant peut s’emparer
de nous : avant le décès, nous étions heureux et nous ne
connaissions pas notre bonheur. (que nous n’avons « reconnu
qu’au bruit qu’il a fait, en s’enfuyant » …) Au contraire,
il nous arrivait même d’être las d’un couple jugé routinier.
Voire de rêvasser secrètement à une liaison secrète avec un bel
inconnu, ou bien « tel » ou « telle ». Et
ce désir est devenu réalité, grâce… à la disparition de l’autre. A croire que nous en avions rêvé inconsciemment… et que
nous avons été exhaussé…Et maintenant que nous vivons notre fantasme,
que nous découvrons les menus travers et les gros défauts de
l’autre, nous mesurons, honteux, ce que nous avons perdu.
Et dans les moments de tension avec le nouveau/la nouvelle, nous
nous sentons comme puni d’avoir pu sous-estimer, négliger, ou
tromper l’autre, ne serait-ce qu’en pensée, de son vivant. « C’est comme une revanche posthume de mon mec,
que j’aimais, mais avec qui il m’arrivait de m’ennuyer, au bout
de 10 ans de vie commune. Je l’entends rigoler: « Tu voulais
du changement ? Tu le voulais ce type-là ? Tu l’as
eu. Alors heureuse ma chérie? » Il m’arrive
de penser que mon enfer, c’est celui-là : devoir regretter
toute ma vie de ne pas avoir apprécié mon homme à sa juste mesure »,
avoue Caroline. Grâce à un cheminement personnel, ou à l’aide d’une psychothérapie, on
réussit au fil des jours à s’alléger de toute cette culpabilité. Croire
que le bonheur retrouvé doit forcément se payer cher, est ni
plus ni moins une croyance qui s’abreuve à de nombreuses traditions
selon laquelle, les veuves notamment, doivent se retirer
du monde et n’ont plus droit à l’amour. Oui, on a le droit d’aimer
et de se laisser aimer à nouveau. Et qu’importe si le nouvel élu
de notre cœur nous attirait déjà plus ou moins avant notre veuvage :
nous n’avons tué personne. En démêlant les vrais problèmes relationnels des fatras de clichés sur le bonheur, et sur les veufs qui plombent nos existence, nous découvrons souvent que l’amoureux, la copine, n’est pas « moins bien » que le mort (la morte) : il est différent, avec ses qualités, ses défauts, sa personnalité, son histoire. Il/elle se débrouille comme il le peut pour « succéder » et construire une histoire avec une veuve/un veuf. Et ce n’est pas facile… |
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